lundi 4 avril 2011

La fête


« -Non, c'est catégoriquement non !
Je la détestais. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle fasse tout pour me rendre malheureuse ?
-Mais maman ! suppliai-je. Tout le monde y va, et je vais être la seule à ne pas y aller. Le lendemain, toute la terre entière va se moquer de moi !
-Par la terre entière, tu entends le collège ? demanda ma mère d'un air faussement innocent en essuyant une assiette.
Je la détestai encore plus. Elle ne comprenait pas quelles étaient pour moi les priorités.
-Comme si aller demander stupidement des bonbons aux vieux gâteux du quartier m'intéresse, ajoutai-je.
-Tu trouvais ça drôle... avant.
Elle prononça ce dernier mot avec une pointe de regrets. Je m'en fichais, elle refusait de me faire plaisir et cela me mettait hors de moi.
-Écoute, tu sais que j'aurais bien aimé accompagner ton frère mais mon employeur m'a prévenue à la dernière minute que je devrais travailler le soir d'Halloween.
-C'est dommage mais je ne vois pas pourquoi c'est moi qui devrait en faire les frais, marmonnai-je en jouant avec une cuillère en plastique.
-Mais parce que tu es l'aînée ! s'écria ma mère en donnant un grand coup de poing dans la table.
Elle se courba et je crus un instant qu'elle se sentait mal.
-Tu es la plus grande, déclara-t-elle les yeux fixés sur le bois écaillé du plan de travail. Je devrais pouvoir te laisser parfois faire des choses à ma place mais tu refuses toujours de m'apporter la moindre aide ! J'ai parfois l'impression d'être la seule personne qui travaille dans cette maison. Si j'étais plus riche et en meilleure santé, je pourrais t'offrir une meilleure vie et engager quelqu'un pour te permettre de te rendre où tu veux, mais ce n'est pas le cas et il est grand temps que tu prennes tes responsabilités. »
Je ne voulais pas en entendre plus. Je décidai donc de m'enfuir dans ma chambre, seul endroit (ou presque) où je pouvais me recueillir et ruminer mes pensées. Une fois la porte refermée, je laissai libre court à ma colère. Je donnai de forts coups de pieds dans la commode, jusqu'à en casser un des pieds, mais cela ne me suffit pas complètement. Il fallait que je fasse sortir ma colère afin de me sentir mieux après, en théorie bien sûr.
Une demi-heure plus tard, je m'assis, haletante et essoufflée, sur le matelas d'occasion que m'avait légué ma mère. Il fallait à tous prix que j'aille à cette fête. Une fête organisée par les terminales ! Et j'étais invitée ! Je me rappelais du moment où j'avais découvert mon carton d'invitation dans mon casier. Je l'avais relu plusieurs fois, n'osant y croire. Depuis, tout dans ma tête tournait autour de cet événement. J'en rêvais, j'y pensais à tout bout de champs, cela m'obsédait. Et j'allais tout faire pour que mes rêves deviennent réalité.
Le soir venu, ma mère nous embrassa et partit au travail. En voyant sa voiture s'éloigner, je ne pus m'empêcher de sourire ; elle n'avait rien remarqué ni soupçonné... Quelle naïveté de sa part, elle qui était censée si bien me connaître...
Bien décidée, j'attrapai la main de mon frère. Docilement, il me suivit jusqu'à la porte. J'avais mon plan en tête et j'étais prête à aller jusqu'au bout. Je vérifiai rapidement que son déguisement bon marché était bien attaché et sortis. Dehors, l'air sentait la fête. Je voyais de tous les côtés des hordes d'enfants avides de friandises déambuler de portes en portes, les jardins étaient décorés et la rue habituellement sombre était illuminée grâce aux guirlandes étendues de tous côtés. Pathétiquement puéril, mais je n'avais pas le temps de faire un quelconque discours sur ce que je pensais de tout ce qui m'entourait : d'une part, j'en aurais eu pour des heures et le temps était plutôt ce qui me manquait, et d'autre part, il fallait que je suive mon plan à la lettre. D'un pas rapide, je traversai la rue, mon frère toujours accroché à mon bras, et rejoignis un groupe d'enfants de son âge. Avec un sourire forcé, je participai au rituel stupide pour obtenir une des seules choses avec laquelle on peut faire chanter un enfant. Une fois ce calvaire terminé, j'accompagnai le petit groupe jusqu'à la porte voisine. Mon frère avait maintenant lâché ma main et avançait en tête, pendant que je prenais soin de ralentir au fur et à mesure. Il fallait faire dans la subtilité. Je dus encore supporter une visite chez un couple de vieux séniles et je fus enfin assez lente pour me détacher du groupe sans attirer l'attention. C'était risqué mais cela en valait la peine. J'avais tout calculé : dans une heure et demi, la chasse serait terminée. J'avais donc tout ce temps devant moi, et je comptais bien en profiter. Je jetai un dernier coup d'œil à mon frère, il trottinait, heureux, insouciant.
A l'abri derrière une haie, je défis le costume ridicule que ma mère m'avait forcé à porter. En dessous, j'avais prévu une tenue de soirée que j'avais mis du temps à préparer ; il fallait être irréprochable quand on était invitée à une fête organisée par des terminales ! D'ailleurs, j'avais élaboré toute mon apparence avec soin. Je n'avais pas le droit à l'erreur et même mon vernis à ongles n'était pas choisi au hasard. Prestement, je sortis une dernière fois le carton d'invitation doré de mon sac en perles. La fête se déroulait du côté du vieux hangar abandonné près du port. Génial, un peu étrange mais génial. Une chance que le port ne soit qu'à 15 minutes à pieds de chez moi. Je jetai un dernier coup d'œil du côté de mon frère, il avait le sourire. Je me mis en route le cœur léger et arrivai un peu moins d'un quart d'heure plus tard devant le vieux hangar. Tout était noir ; il n'y avait aucune lumière ni aucun bruit. Je m'approchai, mais rien ne se produisit. Pas un son, hormis celui de mes chaussures vernies sur le sol humide. La porte principale était ouverte. Par pure curiosité, je me risquai à faire quelques pas à l'intérieur, mais je ne détectai toujours aucun signe de vie. Je sentis une forte odeur de pourriture.
« -Pouaah » lâchai-je, dégoûtée, dans le vide.
Ma parole résonna et me fit à moi-même peur. M'étais-je trompée ? Ou est-ce que l'adresse désignait un autre endroit ? Je n'eus pas le loisir de commencer à chercher des réponses car soudain, un bruit se fit entendre du fond du hangar. Je sursautai ; qui (ou qu'est-ce qui) avait produit ce son ? Je regardai, espérant voir quelque chose, mais tout était noir. Je commençais à reculer quand j'entendis un aboiement sonore venant du même endroit. Puis j'entendis le bruit régulier d'une course. Il me fallut plusieurs secondes avant de comprendre qu'un ou plusieurs chiens me courraient après. Paniquée, je fuis. Je courrais le plus vite possible mais mes hauts talons ne me facilitaient pas la tâche. Tout d'un coup, je trébuchai sur quelque chose et tombai face contre terre, le nez dans une flaque d'eau. Je me retournai en me remettant debout, ils étaient au moins quatre chiens ! Le plus rapidement possible, j'enlevai mes chaussures en essayant de trottiner. Ce ne fut pas facile car celles-ci étaient fermées et solidement attachées par de longs lacets entremêlés et le temps que je m'appliquais à cette tâche, mes poursuivants avaient rattrapé l'avance que j'avais réussi à établir auparavant. Je repris ma course effrénée. Mes collants étaient troués et je sentais les graviers pointus me rentrer dans la plante des pieds, s'additionnant aux morceaux de verres brisés et autres détritus. Je suffoquais. J'avais beau y mettre toutes mes forces, je me rendait bien compte que je ralentissais et que mes poursuivants me rattrapaient dangereusement. J'étais épuisée ; chacun de mes membres me faisait souffrir et je sentais le sang couler de mon nez et rentrer dans ma bouche. Les aboiements se faisaient de plus en plus proches. Soudain, je sentis une douleur au mollet gauche et manquai de tomber une seconde fois. Un d'eux avait réussi à m'atteindre. Je lâchai un cri de douleur. Malheureusement, il ne fallut pas longtemps aux autres pour me rattraper. Je n'eus pas le réflexe inutile de les compter, mais je sentis à la douleur que soit ils étaient plus de six, soit ils avaient très faim. Mes jambes saignaient, ainsi que mes bras mais j'avais réussi en tombant à enfouir mon visage dans l'herbe humide. Mes vêtements étaient déchirés de partout et les molosses ne semblaient pas en avoir fini.
« -Au secours ! hurlai-je de toutes mes forces. Aidez-moi ! »
Personne ne répondit. Je fermai les yeux, attendant la suite du massacre, mais à la place, j'entendis le bruit d'un véhicule et dans un élan d'espoir, levai la tête. Je vis la lumière des phares se refléter sur le mur de briques grises. La voiture (ou le quelconque autre véhicule) effraya visiblement mes attaquants car ils prirent la fuite en aboyant. Je me sentis soudain soulagée. Je me rassis sur mes genoux et me retournai. Je vis que mon sauveur était un gros camion aux couleurs vives que je pouvais voir malgré la pénombre. Je ne sais pas pourquoi je gardai l'espoir que le conducteur me verrait, mais en tous cas ce ne fut pas le cas : il passa et continua sa route. Je soupirai, il avait au moins éloigné les chiens... Difficilement, je me remis debout. Un coup d'œil à mes jambes me suffit pour voir l'étendue des dégâts ; elles étaient au moins autant en lambeaux que ma robe (ce qui n'était vraiment pas peu dire). Je n'arrivai presque plus à marcher, mais je me forçai : il fallait que je rentre chez moi. En titubant, je réfléchissais à un moyen de dissimuler tout ce qui venait de se passer. Je pourrai cacher la robe mais en aucun cas les blessures, à part en portant des pantalons et des manches longues tous les jours pendant au moins un mois (en espérant que je n'avais aucune cicatrice sur le visage). Si ma mère avait le moindre soupçon, c'en serait fini pour moi. Je serai obligée de tout lui raconter, et je savais que ma fierté me rendrait malade en me faisant avouer que j'étais responsable et que j'avais eu tort. Inconsciemment, je m'étais dirigée vers mon quartier, et même en trébuchant, j'y fus en quelques minutes. J'étais trempée à cause de mes nombreuses chutes, la sueur collait mes cheveux à mon visage et je saignais de partout. Quand j'arrivai devant le panneau indiquant le nom de ma rue, je sursautai. Tout était désert. Les guirlandes coûteuses aux couleurs criardes éclairaient des allées vides et aucun son ne se faisait entendre, hormis un seul. Et celui-ci, je l'aurais reconnu n'importe où : je l'avais entendu bien trop souvent. Mon petit frère pleurait, il criait. Je l'avais laissé seul, quel genre de sœur ferait cela ? Je ne mis pas longtemps à le chercher des yeux et le vis au loin, assis sur les marches devant notre maison. En me voyant, il se leva et courut en ma direction. Je me stoppai sur le trottoir, m'accroupis et tendis les bras vers lui. Tout bruit ou sensation extérieure n'existait plus ; il n'y avait que lui et moi. Alors qu'il commençait à traverser la route à grandes enjambées, une voiture le percuta de plein fouet et le renvoya sur le sol sur de la route. Je me figeai sur place. Je ne pouvais plus bouger, plus parler, plus en état de faire quoi que ce soit. Je vis le conducteur responsable de l'accident sortir de sa voiture crier et appeler les secours, mais je n'arrivais toujours pas à bouger. Je vis plusieurs de mes voisins accourir près de mon frère, se pencher vers lui quelques secondes et relever la tête pour la secouer d'un air navré. Et alors que je pensais pouvoir enfin oser faire un pas, je sentis mon téléphone vibrer dans ma poche. Sans m'en rendre vraiment compte, je le sortis afin de lire le message. Il provenait d'un numéro qui m'était inconnu. Je l'ouvris et les mots qui s'affichèrent sur l'écran me pétrifièrent :
« Alors, bonne soirée ? XD »

7 commentaires:

  1. Caroline Sananikone15 avril 2011 à 09:29

    Surprenante histoire! La description des scènes, des personnages, du contexte sont parfaitement décrits de façon à ce que le lecteur puisse suivre en même temps que le personnage les péripéties énoncées.
    La vocabulaire employé est riche et les termes bien employés. Le rythme de l'histoire nous pousse à lire d'avantage,ce qui nous plonge totalement dans les faits. Le réalisme qui est aussi présent ici peut permettre au lecteur de s'identifier aux personnages. Cette histoire est vraisemblable. On peux d'ailleurs énoncer ici une certaine critique de la société, comment les jeunes de nos jours réagissent après une chose qui ne leurs est pas accordée, ou bien qu'ils font preuve de beaucoup d’égoïsme.

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  2. Cette histoire débute dans une situation que peut vivre chaque adolescent ordinaire, mais la suite, plus improbable, décris la déchéance d'une pauvre lycéenne qui essaie juste de ce divertir. C'est intriguant, la description impose des scènes plus que réaliste et Le non-dévoilement à chaque instant de la suite de l'histoire, nous pousse à la lire jusqu'au bout. Le rythme et la cadence des événements n'ont d'égal que la description, c'est à dire qu'il sont parfaitement mis en scène dans ce texte.

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  3. J'ai vraiment aimer cette histoire car él montre la réaction et l'imaturité des ados d'aujourd'hui !! Cette histoire semble trés réel il y a tout de méme beaucoup d'actions ce qui nous insite a finir l'histoire trés émouvantes a la fin et les dernier message que ressoi la fille a la fin nous laisse perplexe !

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  4. wahou qu'elle histoire ébouriffant ton histoire ma laisser sans mot je trouve ton histoire très bien raconter.la façon de comment tu a mis en scène les action j'aime beaucoup surtout la fin et très choquante je m'attendais pas du tout a ce drame mes j'aime beaucoup.tu a su nous passer un message derrière ton histoire il faut beaucoup ce méfier des jeunes d'aujourd'hui :p et je choisi ton histoire :)

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  5. Tout cela à cause d'une petite farce, ça montre vraiment les aléas de la vie, parfois, totalement imprévisible.L'avancement dans l’histoire est progressif et toujours intriguant ce qui nous maintient a elle. Elle nous amène à nous poser des questions sur notre comportement. Les conséquences présentes dans ce récit sont des plus dramatiques et nous restons choqués pendant quelques secondes une fois la nouvelle terminée.

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  6. Hupé Marie-Laure25 avril 2011 à 11:19

    En voilà une histoire! Voici comment d'une situation banale peut surgir l'horreur.
    Ce récit est bien mené. Le rythme du texte ainsi que le suspense bien ménagé nous plonge dans le questionnement et nous pousse à poursuivre la lecture jusqu'au bout. Aucunes fautes de forme.
    C'est un récit très réaliste, ce qui nous permet de nous identifier au personnage.
    Au final, c'est une superbe claque qui est donnée à la société d'aujourd'hui. Une société aveugle, égoiste et individualiste qui engendre une jeunesse irresponsable, qui ne supporte plus les frustrations et qui est poussée plus ou moins consciemment au meurtre.
    Heureusement qu'il existe des auteurs petits ou grands qui sont là pour faire sentinelle.

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  7. Ton histoire est vraiment surprenante!! comme a dit Marie-Laure voila comment d'une situation banale peut surgir l'horreur. Les scènes sont très clairs, le vocabulaire est bien employé.De plus l'histoire a un bon rythme ce qui nous pousse a lire l'histoire d'avantage. Bon travail

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