lundi 4 avril 2011

7 minutes pour l’éternité


Je m’appelle Lara Saramon. Je vais vous raconter le pire épisode de ma vie, mais aussi le plus beau. C’est triste à dire, que l’affreux peut être magnifique, mais c’est ainsi. De chaque horreur, il faut tirer le meilleur afin de mieux le supporter.

J’ai longtemps rêvé de la famille idéale, la famille parfaite que je voulais construire. Comme toute jeune fille bercée par les contes de Grimm et les studios Disney, je souhaitais me marier et avoir une ribambelle d’enfants courant dans le jardin et faisant pleins de bêtises. Je voulais désespérément pouvoir appliquer à mon histoire la phrase : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Mais que se passe-t-il avec les enfants ? Ni Andersen, ni Perrault n’ont conté l’histoire de leurs héros après le mariage et quand les enfants –donc les soucis- arrivent. Comment pouvais-je imaginer que l’idylle que je souhaitais pouvait virer au cauchemar comme un beau gâteau peut devenir noir si on le laisse trois minutes de plus dans le four ? Je me suis souvent demandée ce que j’avais bien pu faire pour mériter ça, mais j’en suis rapidement venue à la conclusion que certaines choses arrivent comme ça et qu’il faut les subir et s’adapter.

Sept minutes. Sept, pas une de plus, ni une de moins. Sept minutes d’angoisse et de peur, de joie et d’émerveillement. Sept minutes qui m’ont fait souffrir mais que je n’échangerai jamais.

Au commencement…
La nouvelle tomba d’un coup, sans prévenir. J’étais enceinte. J’avais tant attendu cette grossesse, le moyen pour moi de commencer à construire notre petite famille. Nous prévînmes toute notre famille, nous étions tous si impatients et heureux ! Je m’imaginais déjà avec mon petit bébé dans les bras, en train de lui lire des histoires. Nous nagions dans le bonheur complet.

Dix semaines plus tard, première échographie. Mon mari et moi étions excités. Nous y allâmes, confiants et souriants. Comme c’était ma première grossesse, j’étais bien sûr un peu stressée, mais ce soupçon d’inquiétude fut vite chassé par la joie. Après tout, il n’y avait pas de raison de douter, n’est-ce pas ?
Il s’avéra que notre petit chéri n’était pas très gros. Le docteur arborait un air grave. Que se passait-il ?
« - Votre grossesse n’apportera pas la vie, dit-il simplement, comme si c’était une annonce anodine. Votre enfant est atteint d’anencéphalie : elle risque de mourir avant, pendant ou très peu après la naissance. Je vous conseille très fortement d’avorter. »
Coup de poignard. Quoique non, cela aurait fait moins mal. Que voulez-vous répondre à cela ? Je vous laisse imaginer ma réaction, celle de total ébahissement. Je crus ne pas comprendre tout de suite. Puis, je balbutiai quelques phrases incompréhensibles.

Nous rentrâmes chez nous, incapables de dire quoi que ce soit. Nous étions tellement surpris… Quand nous fûmes capables de parler, nous décidâmes qu’il était hors de question de se séparer de notre enfant. Nous nous documentâmes sur cette maladie, et elle était bien horrible. Pas de tronc cérébral, pas de conscience. Pas ou peu de vie. Miracle : quelques semaines de vie…
Ma famille fut bientôt à mes côtés. C’est fou ce que des événements dramatiques peuvent vous rapprocher des vôtres. Quand vous voulez organiser des réunions de famille, les gens n’ont jamais de temps à vous accorder, ils ont toujours mieux à faire. Ce n’est que quand il vous arrive quelque chose de grave qu’on se prend à s’attendrir et qu’on éprouve de la compassion à votre part. Tous les sujets de discussion convergent vers vous seul, vous êtes le centre de l’attention, malgré vous. Ma famille me choya, je dois dire, durant ces quelques moi. Elle resta à mes côtés, surmonta la peine avec moi, mais je persistais à m’envelopper régulièrement d’une bulle impénétrable pour n’importe quelle personne exceptées moi et mon bébé. Nous apprîmes un peu plus tard que c’était une fille : elle porterait le nom de Jameela, peu importe combien de temps elle continuerait à vivre. Je m’enfermais dans ma chambre et était capable de passer plusieurs heures à caresser mon ventre et parler à ma fille. J’allais faire plusieurs tours en ville, pour lui montrer ce qu’elle ne pourrait sûrement pas voir une fois sortie. Je lui parlais des monuments historiques de la région, allait au parc avec elle. Nous avions nos moments privilégiés, mais elle était bien là, avec moi, et je profitais de chacun de ses moments comme si c’était le dernier. J’allais dans le jardin, et lui montrai mon potager. Avec elle, je continuai à m’en occuper. Au fond du jardin, derrière les salades, je plantai un rosier, symbole de l’amour qui m’unissait à ma fille. Il m’est souvent arrivé de la comparer à une fleur : sauf que je savais pertinemment qu’elle serait arrachée du sol avant d’avoir eu le temps de s’épanouir.
Mon entourage acceptait silencieusement mes absences et ma passivité. Je sentais bien le malaise que j’installais quand je rentrais dans la pièce, mais je n’étais pas encore émotionnellement assez forte pour essayer d’y remédier. Je mis beaucoup de temps avant de commencer à me confier aux autres ; pendant plusieurs semaines, ma vie fut un puits sans fond. Je plongeais, et je ne faisais rien pour arrêter ma chute. Réussir à remonter à la surface ou m’écraser en bas n’avait pour moi plus la moindre importance. Pourtant, je réussis. Je réussis à faire abstraction de ma souffrance et à me rendre compte que pour me guérir, il fallait d’abord que j’ouvre la bouche. C’est vers ma belle-sœur que je me tournai en premier, jugeant que les explications viendraient plus tard pour mes frères. Celle-ci, qui avait eu la délicatesse de venir sans amener avec elle ses deux enfants, fut très touchée par « le courage dont j’avais fait preuve pour venir lui en parler » et fut ma confidente jusqu’aujourd’hui. Je formulai le souhait de réunir toutes les affaires que j’avais déjà acheté pour elle. Elle m’aida et, artiste confirmée, se proposa de construire une boîte pour les ranger. J’hésitai ; emballer toutes ses affaires était comme commencer un deuil prématuré. Et je n’y étais pas préparée. Je préférais les observer pendant des heures, en confiant mes pensées à celle qui en était digne. Il serait impossible de décrire ma douleur. Je savais que j’allais donner la vie, mais qu’en même temps j’allais la retirer. J’avais même peur de ne jamais connaître ma fille. Je trouvais cela injuste, et non-logique. Pourquoi devait-on enterrer ma fille avant moi ? Peu à peu, je me confiais de plus en plus. Je perçais de plus en plus la paroi qui jusqu’à maintenant, me séparait du monde extérieur. J’essayais de reprendre un cours de vie normal, faisant tout pour rejeter les noires pensées qui me hantaient depuis déjà trop longtemps. Les échographies se succédaient, toutes aussi annonciatrices de la mort.

Puis vint le moment de la catastrophe. Le médecin, qui nous désapprouvait dans notre choix, nous annonça qu’il fallait décider du jour de naissance (« et de décès » avait-il ajouté chaleureusement) de Jameela. Comme il fallait déclencher l’accouchement, nous pouvions nous-mêmes choisir. Nous étions le 20 mai ; notre choix se porta sur le 29, jour de la fête des mères. C’était notre cadeau et il était inestimable. Le 27, j’allai à l’hôpital. Je me sentais mal, elle donnait des coups comme si elle savait ce qui allait se passer. Je pense honnêtement qu’il est tout à fait inutile de préciser dans quel état mental j’étais. Je me maudissais intérieurement. Ma belle-sœur restait à mes côtés, me tenant la main et me chuchotait des paroles réconfortantes.

29 mai
Elle ne resta parmi nous que 7 minutes, mais elle passa entre les bras de toute la famille présente. Je voulais qu’ils la rencontrent au moins avant qu’elle parte, pour la première et la dernière fois. Je voulais qu’ils puissent dire qu’ils l’avaient connue, qu’ils l’avaient portée dans leurs bras. Qu’ils avaient été attendris par sa petite tête, son petit visage rond. Elle avait eu mes yeux chocolat, mais j’aurais aimé savoir s’ils auraient évolué après. Cependant, je devais m’en contenter. Ma mère prit bien entendu des photos, voulant immortaliser ce (seul et unique) moment.

Dans le jardin, la fleur avait fané, une seconde fois. C’était comme si elle était morte deux fois : première fois physiquement et seconde dans mon cœur. Ce fut le trou noir.


Le soleil nous aveuglait, nous tous qui aurions préféré ne pas avoir à venir. Nous étions tous réunis, le visage fermé. La chaleur de ce début d’été nous faisait regretter nos vêtements sombres. C’était à mon tour de parler ; je sortis un bout de papier de ma poche et le dépliai :

A Jameela 
           
Ta vie a été courte parmi nous, mais jamais nous ne t’oublierons. Dans ta vie, tu auras fait l’unique connaissance de personnes extraordinaires à l’intérieur desquelles la marque de ton sourire restera indéfiniment.

Je regrette de n’avoir jamais pu savoir quelle fille tu aurais été, quel serait ton caractère. Tant de choses que je n’aurais jamais eues me manqueront. Je regrette de ne jamais savoir quelle aurait été ta couleur préférée, quels auraient été tes passe-temps, et je regrette tellement de parler au conditionnel. J’aurais voulu te défendre, te protéger, mais j’en ai été incapable. Quelle mère  impuissante j’ai été !

Néanmoins je te laisse partir avec tout ce que cela implique. Je ne t’oublierai pas mais je dois en contrepartie te laisser. Tu m’auras beaucoup plus appris que n’importe qui d’autre n’aurait pu le faire en si peu de temps. Je suis contente que tu n’aies jamais à affronter la dureté du réel et à supporter le fardeau d’une longue existence sentimentale. Toute mère veut que son enfant ne souffre pas, et ce n’a pas été ton cas, ce dont je suis soulagée. Si tu avais survécu, tu aurais souffert de ta différence et du regard des autres. Personne ne pourra plus te faire de mal. Je t’accorde cependant cette sépulture car je tiens à ce que ton existence soit affirmée. Tu as existé, peut-être pas longtemps, mais tu l’as fait et pour moi cela n’a pas d’importance. Tu seras toujours ma fille.

Ce qui est important, ce n’est pas la durée de ton existence mais ce qu’elle m’a apportée, l’impact que tu as laissé sur moi.

Ta mère

Ces paroles furent brûlées, devant la fleur qui avait miraculeusement repris pied avec un peu d’eau et d’amour.

Sirine Bencheikh
En hommage à Anouk, Annalise, Anne-Lise, Ariel Elisabeth, Benedict Oliver, Benjamin, Brandon Michael, Caleb, Charles, Charlotte Mary, Daniel, Emily, Emily Rose, Emma, Jasmine Faith, Jesse, Jessica, Jessica Marie, Kristina Marie, Kate Madeleine, Laura, Loren Joseph, Mary Elisabeth, Matthew Bradley, Michael, Cherise, Michaela Hope, Moriah Faith, Myriam, Nathan, Samuel, Sara, Sophie, Tobiah, Anna, Hope, Michaela Ann, Jonathan David, Katelyn Joy et Marion, enfant morts d’anencéphalie.



9 commentaires:

  1. ton histoire et très longue mes très intéressante il y a beaucoup d'émotions j'aime beaucoup ton histoire elle est très belle j'aime tout simplement ton histoire je n'est vraiment aucune critique a te faire bravo!! et je choisi ton histoire car elle mérite d’être publier

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  2. Caroline Sananikone15 avril 2011 à 09:50

    Le narrateur ou la narratrice a sus faire preuve de beaucoup de subtilité et à fait passé énormément d'émotion à travers ce récit.
    On peut souligner l'effort d'introduction qui éveil notre curiosité. Il y a beaucoup de métaphores, qui sont mit en scène de façon intelligente. Ce discours narratif est vraiment riche et la chose la plus surprenante reste tout de même le mélange presque parfait de la joie et de la tristesse.

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  3. Intriqué. C'est l'un des mots qui souligne la liaison entre deux idées. Malgré qu'il ne souligne pas le paradoxe qui est crée en liant tristesse et joie, il n'en reste pas moin utilisable. Le contraste entre ces deux émotions, qu'habituellement nous ne lions pas, est savamment utilisé dans ce texte pour créer une atmosphère triste et néanmoins chaleureuse, du faite de la tendresse de la mère.
    Les descriptions des émotions sont très réussis, les mise en scènes le sont aussi et l'histoire n'en est que plus réussi.

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  4. sonia bekkouche20 avril 2011 à 12:40

    J'ai vraimen aimer ton histoire car elle est trés émouvante tu la vraimen bien écrite et les renseignements sur la maladie son trés bien comprisent et on ressent le mal étre de la mére qui met au monde un enfant que pour 7 min !!j'Adore tou simplement (lol)

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  5. C'est "sidérant"! car le moment de l'annonce ahurissante se passe avec tant d'indifférence "Votre grossesse n’apportera pas la vie, dit-il simplement, comme si c’était une annonce anodine." Les émotions que l'auteur ressent sont incompréhensibles pour ceux qui n'ont pas vécu ce genre de choses. Mais elles sont tellement bien décrites que l'on compatit pleinement.

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  6. Hupé Marie-Laure24 avril 2011 à 12:24

    Ce récit est très émouvant. Au fil de l'histoire on est bouleversé par la ronde des sentiments de tristesse, d'amour et de joie mélangés.
    Les mots, les métaphores et les symboles sont judicieusement utilisés.
    L'introduction est intelligente et nous intrigue, nous poussant ainsi à poursuivre notre lecture.
    C'est un texte qui provoque en nous des sensations physiques et physiologiques.
    Ce texte a été écrit avec finesse et subtilité car au final, malgré l'horreur et l'issue fatale, un sentiment de tendresse persiste.

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  7. Émouvant est le mot qui décris ce récit, les émotions que dégage ce récit sont très fortes, on compatis énormément pour la mère et la famille de la mère, le courage de la mère aussi est très émouvant, au lieu d'avorté elle a préféré garder l'enfant même si ce n'est pas pour très longtemps !
    Malgré les quelques fautes d'orthographe ce récit mérite d'être publié !

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  8. j'ai vraiment aimé cette histoire. Elle est très émouvante , tu l'as très bien écrit je trouve. Je n'ai pas de remarque négative a faire c'est pour cela que je t'encourage !!

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  9. Tres Belle Histoire,beaucoup de point positif mais tres peu de négatif ou voir quasiment pas. Elle ma beaucoup touché c'est pour cela que j'en ai fait mon histoire favorite! Introduire une lettre a la fin donne tellement d'émotion que WAHOU on reste bouche-bée ! Encor une fois félicitation pour une collégiene t'es vraiment douée !

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